UEMOA : des banques surliquides, mais un crédit encore cher pour les entreprises et les ménages
08 mai 2026

UEMOA : des banques surliquides, mais un crédit encore cher pour les entreprises et les ménages

Par Timothée Adjogla

Les points clés :

  • La liquidité bancaire atteint des niveaux records dans l’UEMOA en 2026.

  • Malgré les baisses de taux de la BCEAO, le coût du crédit continue d’augmenter.
  • Les banques restent prudentes face à la hausse des créances douteuses et aux risques économiques régionaux.

Dans l’espace Union économique et monétaire ouest-africaine, les banques n’ont jamais disposé d’autant de liquidités depuis plusieurs années. Pourtant, cette abondance de ressources financières ne se traduit pas encore par une baisse significative du coût du crédit pour les entreprises et les ménages. Derrière cette contradiction apparente se dessine l’un des grands paradoxes économiques de l’année 2026 dans la sous-région : les établissements bancaires prêtent davantage, mais à des conditions plus coûteuses, tandis que des milliards de francs CFA demeurent immobilisés dans les coffres de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

Les dernières statistiques monétaires publiées par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest montrent en effet une situation inédite. Les banques commerciales de l’Union disposent désormais de réserves largement supérieures aux seuils réglementaires exigés. Les chiffres arrêtés à mars 2026 indiquent que les réserves constituées par les établissements de crédit atteignent 4 734 milliards FCFA, alors que les réserves obligatoires imposées par la BCEAO ne représentent que 1 094 milliards FCFA. L’excédent dépasse donc 3 640 milliards FCFA, soit plus de trois fois le minimum requis.

Cette accumulation massive de liquidités marque une rupture avec les tensions observées ces dernières années, notamment durant les épisodes d’inflation importée, de durcissement monétaire mondial et de ralentissement économique post-pandémie. Désormais, les banques de l’UEMOA n’ont presque plus besoin de recourir aux mécanismes d’urgence de la BCEAO. Le guichet de prêt marginal, généralement utilisé lorsque les trésoreries bancaires sont sous pression, n’a enregistré aucun recours en 2025, contre 850 milliards FCFA mobilisés en 2024.

Dans le même temps, les dépôts des banques auprès de la BCEAO ont bondi de 59 % sur un an, atteignant plus de 6 000 milliards FCFA. Autrement dit, les établissements financiers préfèrent placer leurs excédents de liquidités auprès de la Banque centrale plutôt que de les injecter massivement dans l’économie réelle.

Cette situation intrigue les économistes et les milieux d’affaires. Dans une union monétaire où les PME dénoncent régulièrement le coût élevé du crédit et les difficultés d’accès au financement, voir autant de ressources inutilisées pose une question centrale : pourquoi les banques hésitent-elles encore à financer davantage l’économie productive ?

Pour comprendre cette prudence, il faut revenir à la stratégie monétaire engagée par la BCEAO depuis 2025. Face au ralentissement de l’activité économique régionale et à la décrue progressive de l’inflation, la Banque centrale a amorcé un assouplissement monétaire progressif. En juin 2025, son Comité de politique monétaire avait déjà abaissé le principal taux directeur de 25 points de base. Une nouvelle baisse est intervenue le 16 mars 2026, portant ce taux à 3 %, tandis que le taux du guichet de prêt marginal a été ramené à 5 %.

En moins d’un an, le coût auquel les banques peuvent se refinancer auprès de la BCEAO a donc diminué de 50 points de base. Théoriquement, cette baisse devait encourager les établissements financiers à accorder plus de crédits et à réduire leurs taux appliqués aux clients. Mais dans la pratique, le mouvement reste limité.

Les données disponibles montrent certes une reprise des financements. Le volume moyen mensuel de crédits accordés dans l’Union est passé de 1 369 milliards FCFA en 2024 à près de 1 717 milliards FCFA en novembre 2025. La progression est réelle et traduit une reprise progressive de l’activité bancaire. Cependant, cette dynamique s’accompagne paradoxalement d’une hausse des taux appliqués aux emprunteurs.

En mars 2026, le taux moyen des nouveaux crédits accordés dans l’UEMOA atteignait 7 %, contre 6,78 % un an plus tôt. Cette hausse peut sembler faible en apparence, mais elle pèse fortement sur les coûts de financement des entreprises, particulièrement pour les PME, les commerçants et les acteurs agricoles déjà confrontés à des charges croissantes liées à l’énergie, aux importations et au ralentissement de la consommation.

Pour plusieurs analystes financiers de la région, cette situation reflète surtout une montée de l’aversion au risque dans le secteur bancaire. Les banques disposent d’argent, mais elles considèrent que l’environnement économique reste fragile. Les tensions budgétaires des États, la montée des risques sécuritaires au Sahel, les difficultés de certaines entreprises et l’augmentation des impayés poussent les établissements financiers à renforcer leurs critères de sélection des emprunteurs.

Les chiffres de la qualité du portefeuille bancaire confirment cette inquiétude. Selon les statistiques de la BCEAO, le taux brut de dégradation des crédits dans l’UEMOA atteint désormais 9,1 %, contre 8,8 % un an auparavant. En valeur absolue, les créances en souffrance représentent plus de 3 608 milliards FCFA.

La situation varie fortement d’un pays à l’autre. La Côte d’Ivoire demeure l’un des marchés les plus solides de l’Union avec un taux de dégradation de 6,2 %, soutenu par une économie diversifiée et une forte croissance. À l’inverse, le Niger dépasse les 23 %, dans un contexte marqué par les tensions sécuritaires et les difficultés économiques persistantes.

Le Togo attire particulièrement l’attention des observateurs financiers. Le pays enregistre l’une des plus fortes dégradations récentes de portefeuille bancaire dans l’Union, avec un taux passé de 7,2 % en février 2025 à 13,5 % un an plus tard. Une évolution qui traduit les fragilités croissantes d’une partie des emprunteurs face au ralentissement économique régional et à la hausse générale des coûts.

Dans ce contexte, les banques privilégient davantage la préservation de leurs bilans que la prise de risque. Elles continuent de financer les grandes entreprises jugées solvables, les secteurs stratégiques ou les États via les titres publics, mais demeurent prudentes vis-à-vis des PME et des ménages.

Cette prudence bancaire produit cependant des effets économiques importants. Dans plusieurs pays de l’Union, les entreprises privées dénoncent un accès au crédit encore insuffisant malgré l’amélioration des indicateurs macroéconomiques. Les organisations patronales de la région rappellent régulièrement que le coût du financement demeure un frein majeur à l’investissement productif et à la transformation industrielle.

La situation est d’autant plus sensible que les États de l’UEMOA continuent eux-mêmes de solliciter fortement les banques locales pour financer leurs déficits budgétaires. Les émissions de bons et obligations du Trésor absorbent une partie importante de la liquidité bancaire disponible, offrant aux banques des placements jugés plus sûrs que le financement du secteur privé.

Cette préférence pour la dette souveraine réduit mécaniquement la capacité de transmission de la politique monétaire vers l’économie réelle. Autrement dit, même lorsque la BCEAO baisse ses taux, les entreprises ne ressentent pas immédiatement les effets de cet assouplissement.

Parallèlement, la Banque centrale semble elle-même anticiper d’éventuelles turbulences à venir. Le Fonds de stabilité financière logé dans ses livres a doublé en un an, passant de 151 à 326 milliards FCFA. Ce mécanisme vise à soutenir les États membres ou certains segments financiers en cas de choc économique majeur.

Cette évolution montre que la BCEAO reste prudente malgré l’amélioration actuelle de la liquidité bancaire. Les risques internationaux continuent de peser sur les économies africaines : tensions géopolitiques, volatilité des prix du pétrole, ralentissement de la croissance mondiale, fragilité budgétaire de certains États et montée des coûts d’endettement.

Dans les prochains mois, l’enjeu central pour les autorités monétaires sera donc de transformer cette abondance de liquidité en moteur réel de croissance économique. Pour cela, plusieurs économistes estiment que des réformes structurelles seront nécessaires afin de réduire le risque de crédit, renforcer les garanties bancaires et améliorer la qualité des informations financières sur les entreprises.

Les débats portent également sur le rôle des banques dans le financement du développement régional. Alors que l’UEMOA ambitionne d’accélérer son industrialisation, sa transition énergétique et sa transformation numérique, la question du financement privé devient stratégique.

Selon plusieurs experts interrogés par des médias économiques régionaux, la situation actuelle traduit finalement une crise de confiance plus qu’une crise de liquidité. Les ressources existent, mais les banques attendent davantage de visibilité économique et politique avant d’accélérer massivement leurs prêts.

Dans une région où les besoins de financement des entreprises restent considérables, la capacité du système bancaire à réinjecter ces milliards dormants dans l’économie réelle sera l’un des grands enjeux économiques des prochaines années.

Pourquoi est-ce important ?

L’évolution actuelle du système bancaire de l’UEMOA dépasse le simple cadre financier. Elle influence directement la capacité des entreprises à investir, des ménages à consommer et des États à soutenir la croissance économique.

Une liquidité abondante peut devenir un levier puissant de développement si elle finance les infrastructures, les PME, l’agriculture, l’industrie et les innovations technologiques. Mais si cette liquidité reste immobilisée dans les comptes de la BCEAO ou concentrée sur les titres publics, elle risque de ralentir la transformation économique de la région.

Pour les pays de l’Union, l’enjeu consiste désormais à restaurer suffisamment de confiance économique afin que les banques acceptent de prendre davantage de risques productifs. Car derrière les milliards disponibles se joue une question essentielle : celle du financement du futur économique ouest-africain.

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